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ÉDITORIAL
médecine/ sciences
m/s n° 6-7, vol. 37, juin-juillet 2021
https://doi.org/10.1051/medsci/2021105
médecine/sciences 2021 ; 37 : 563-4
L’endométriose :
un nouveau paradigme !
Charles Chapron, Louis Marcellin,
Bruno Borghese, Pietro Santulli
Éditorial
> L’endomètre est une muqueuse qui recouvre la paroi interne de l’utérus ;
également appelé matrice, c’est un tissu qui se renouvelle lors de la mens-
truation tout au long de la vie et qui abrite la grossesse pendant neuf mois.
L’endométriose se définit comme la présence d’endomètre en dehors de
l’utérus. Cette maladie, qui constitue un grave problème de santé publique
par les troubles qu’elle provoque, est restée longtemps très mal connue,
voire ignorée. Pour en expliquer les causes, différentes hypothèses physio-
pathologiques sont avancées (métaplasie cœlomique, emboles lympho-
vasculaires, transformation de cellules-souches
1, etc.), faisant intervenir
plusieurs mécanismes intriqués (troubles de l’immunité, endocrinologique,
génétique, épigénétique, etc.). Mais il est impossible de comprendre l’endo-
métriose sans prendre en compte la « théorie de la régurgitation » avec
reflux de sang dans la cavité péritonéale lors des menstruations, suite aux
contractions utérines [1]. L’endomètre des femmes endométriosiques n’est
pas normal et peut, sous l’effet des stimulations hormonales et de pertur-
bations immunitaires, s
’implanter et proliférer sur les différents organes
au voisinage de l’utérus. L’endométriose est une maladie hétérogène avec
trois phénotypes, associés ou non : les lésions superficielles péritonéales,
les kystes ovariens ou endométriomes et les lésions profondes infiltrant
ligaments utéro-sacrés, vagin, intestin, vessie, uretère. Cette régurgitation
est responsable d’une inflammation, qui contribue aux deux maîtres symp-
tômes de l’endométriose que sont l’infertilité et la douleur. L’impact de
l’endométriose sur la qualité de vie des patientes, tant sur le plan personnel
que conjugal et professionnel, est considérable [2]. Les coûts engendrés par
la prise en char
ge de cette maladie, dont la fréquence est évaluée à environ
10 à 15 % des femmes, sont estimés à 10 000 euros par an et par femme.
Toutes ces raisons font de l’endométriose un véritable problème de santé
publique [2].
Mais nous sommes désormais à un tournant dans la prise en char
ge de
l’endométriose !
Partout dans le monde, quel que soit le système de santé, le délai entre
l’apparition des premiers symptômes et le diagnostic est excessivement
long, entre 6 et 10 ans. Plusieurs raisons expliquent ce retard [3] : (1)
une physiopathologie mal connue ; (2) l’hétérogénéité de la maladie
(trois phénotypes) ; (3) une association possible avec l’adénomy
ose (une
pénétration des cellules endométriales dans le muscle utérin), elle-même
responsable de douleurs et d’infertilité ; (4) l’existence d’endométrioses
asymptomatiques, notamment l’atteinte urétérale ; (5) une présentation
sémiologique des douleurs très variée : dysménorrhée, dyspareunie, douleurs
pelviennes chroniques, troubles digestifs et/ou urinaires à recrudescence
1 Transformation de cellules souches extra-utérines ou de cellules progénitrices en cellules endométriales.
péri- menstruelle ; (6) le caractère non spécifique des douleurs,
dont aucune n’est pathognomonique
2 de la maladie.
La difficulté pour le praticien est de s’assurer que la symptomato-
logie douloureuse est bien en rapport avec l’endométriose, et non
pas avec une autre affection, soit d’ordre gynécologique, soit due
à des syndromes algiques chroniques (syndrome du côlon irritable,
cystite interstitielle, fibromyalgie), qui, eux-mêmes, peuvent être
associés à l’endométriose. Les principaux arguments orientant
vers l’origine endométriosique des symptômes sont les suivants
[3] : (1) antécédents familiaux, dysménorrhée intense, nécessité
de prescrire une contraception orale pour soulager les patientes
à l’adolescence, absentéisme scolaire, co-morbidités associées,
en particulier dysimmunitaires (lupus, polyarthrite rhumatoïde,
dysthyroïdie, asthme, allergie, maladie de Crohn, …), infertilité,
migraines, … ; (2) périodicité et recrudescence périmenstruelle
des symptômes.
Un interrogatoire bien mené permet de sélectionner les patientes à
risque d’endométriose. Celles-ci doivent alors bénéficier d’un bilan
d’imagerie réalisé par des praticiens spécialisés. Les progrès effec-
tués en radiologie gynécologique (échographie vaginale, imagerie
par résonance magnétique nucléaire) permettent aujourd’hui
de faire le diagnostic des kystes ovariens ou endométriomes et
des lésions profondes, sans qu’il soit nécessaire de recourir à
une cœlioscopie. Nous passons d’un diagnostic chirurgical à un
diagnostic clinico-radiologique [3]. En cas de doute, notamment
pour les lésions superficielles péritonéales, difficilement visuali-
sées par imagerie, la disparition ou la nette régression des s
ymp-
tômes, suite à la prescription d’un traitement hormonal bloquant
la menstruation, est un argument en faveur de la maladie.
Ce changement de paradigme quant au diagnostic de l’endomé-
triose joue également un rôle important dans le choix du trai-
tement [3]. Plusieurs sociétés savantes internationales recom-
mandent de prescrire un traitement hormonal pour soulager les
patientes, sans avoir au préalable une confirmation histologique
de l’endométriose [3]. Pouvoir prendre en charge une endomé-
triose sans effectuer de chirur
gie (sauf rares exceptions : doute
sur la nature du kyste ovarien, urétéro-hydronéphrose, occlusion
digestive) révolutionne la stratégie thérapeutique. Il existe trois
options pour traiter l’endométriose : (1) les traitements hormo-
2 Signe clinique ou symptôme qui caractérise spécifiquement une maladie unique et qui per-
met, à lui seul, d’en établir le diagnostic certain lorsqu’il est présent.
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n’est plus considérée comme le traitement systématique de première
intention. La prise en charge moderne de cette maladie complexe nécessite
la création de centres d’expertise, où toutes les possibilités diagnostiques
et thérapeutiques seront offertes aux patientes, avec une approche mul-
tidisciplinaire. Les pouvoirs publics sont conscients de cette situation.
En mars 2021, le ministère des Solidarités et de la Santé a créé une com-
mission chargée d’élaborer une stratégie nationale contre l’endométriose
(https://solidarites-sante.gouv.fr/actualites/presse/communiques-de-
presse/article/olivier-veran-lance-les-travaux-de-la-strategie-natio-
nale-contre-l-endometriose).
‡
Endometriosis: A new paradigm!
LIENS D’INTÉRÊT
Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet
article.
RÉFÉRENCES
1. Sampson JA. Peritoneal endometriosis due to premenstrual dissemination of endometrial
tissue into the peritoneal cavity. Am J Obstet Gynecol 1927 ; 14 : 422-69.
2. Missmer SA, Tu FF, Agarwal SK, et al. Impact of endometriosis on life-course potential: a
narrative review. Int J Gen Med 2021 ; 14 : 9-25.
3. Chapron C, Marcellin L, Borghese B, Santulli P . Rethinking mechanisms, diagnosis and
management of endometriosis. Nat Rev Endocrinol 2019 ; 15 : 666-82.
4. Garcia-Velasco JA, Mahutte NG, Corona J, et al. Removal of endometriomas before in vitro
fertilization does not improve fertility outcomes: a matched, case-control study. Fertil Steril
2004 ; 81 : 1194-7.
5. Maignien C, Santulli P , Marcellin L, et al. Infertility in women with bowel endometriosis: first-
line assisted reproductive technology results in satisfactory cumulative live-birth rates.
Fertil Steril 2021 ; 115 : 692-701.
Charles Chapron 1-3,*
Louis Marcellin 1-3,
Bruno Borghese 1,2,4
Pietro Santulli 1-3,
1Université de Paris, Faculté de santé
Faculté de médecine Paris Centre, Paris, France
2Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP)
Hôpital universitaire Paris Centre (HUPC)
Centre hospitalier universitaire (CHU) Cochin
Service de gynécologie obstétrique II
et médecine de la reproduction (Professeur Chapron)
Paris, France
3Département Développement, reproduction et cancer
Institut Cochin, Inserm U1016, Paris, France
4Personalized medicine, pharmacogenomics, therapeutic optimization
Centre de recherche des Cordeliers, Inserm UMR-S1138, Paris, France
*Professeur Charles Chapron
Service de gynécologie obstétrique II et Médecine de la reproduction
CHU Cochin, Bâtiment Port-Royal
123 boulevard Port-Royal, 75014 Paris, France
[email protected]
naux, qui, en bloquant la menstruation, soulagent les patientes, mais qui,
contraceptifs, sont contre-indiqués en cas de désir de grossesse ; (2) la
procréation médicalement assistée (PMA), qui offre d’excellents taux de
naissance, et qui peut être réalisée sans exérèse chirurgicale préalable des
endométriomes
[4] ou des nodules d’endométriose profonde [5] ; (3) la
chirurgie, qui offre des résultats comparables en termes de grossesses à
ceux de la PMA et présente l’avantage de traiter la douleur dans le même
temps opératoire. Les limites de la chirurgie sont, cependant, la possibilité
d’altération de la réserve ovarienne et le risque de complications poten-
tiellement graves, notamment dans le traitement de lésions profondes,
certaines interventions pouvant être particulièrement difficiles, nécessi-
tant alors une équipe chirurgicale spécialisée et multidisciplinaire. Enfin,
la prise en charge moderne de l’endométriose doit offrir à la patiente la
possibilité de bénéficier des techniques de préservation de la fertilité.
Ces techniques étant encore récentes, leurs indications et leurs modalités
doivent être évaluées.
Le diagnostic de l’endométriose ne doit plus être synonyme de chirurgie
immédiate. Le “moment clé” pour la patiente n’est plus celui du diagnos-
tic, mais celui du moment où elle souhaitera être enceinte
[3]. Pour les
patientes algiques, sans désir de procréation immédiat, le traitement de
première intention, après « un diagnostic non chirurgical », doit être la
prescription d’antalgiques associés aux traitements hormonaux qui seront
arrêtés lorsque la patiente souhaitera débuter une grossesse. Si celle-ci
n’est pas enceinte spontanément dans un délai raisonnable (qui dépend de
l’âge et de ses antécédents), deux options s’offrent à elle : soit une chirur-
gie première, soit une PMA d’emblée, sans intervention. Le choix dépend
de nombreux paramètres. Le premier à prendre en considération est celui
de la qualité de la réserve ovarienne qui, si elle est diminuée, n’est pas en
faveur d’une opération. Le second, essentiel à notre sens, est celui des
priorités, des choix et des intentions de la patiente, ainsi que de ses pré-
férences vis-à-vis des différentes options (chirurgie ou PMA). Les autres
paramètres, outre l’âge de la patiente, sont liés à la maladie : la durée de
l’infertilité, l’existence d’autres facteurs d’infertilité, des antécédents de
chirurgie pour endométriose, l’intensité de la douleur, le phénotype de la
maladie (endométriome uni ou bilatéral, infiltration digestive), l’associa-
tion à une adénomyose.
L’endométriose est une maladie chronique, inflammatoire, et auto-
immune, ce qui explique toutes les comorbidités associées. L’endomètre,
tissu qui se renouvelle tout au long de la vie lors de la menstruation, est
pathologique chez les femmes endométriosiques. Si l’exérèse chirurgicale
des lésions endométriosiques peut soulager la patiente et augmenter ses
chances de grossesse, elle ne permet pas de restaurer un endomètre nor-
mal
[3]. Une prise en charge moderne doit se faire au long cours, durant
toute « la vie endométriosique », depuis l’adolescence jusqu’à la méno-
pause. L’approche doit être multidisciplinaire, tant pour le diagnostic et le
traitement que pour le suivi, en tenant compte des désirs, des aspirations
et des priorités des patientes. En soulageant la patiente, le traitement
hormonal permet de planifier le meilleur moment pour l’opérer. Cette stra-
tégie moderne permet d’éviter un diagnostic chirurgical et de nombreuses
chirurgies itératives et/ou inutiles.
Le diagnostic et le traitement de l’endométriose sont en pleine révolution.
De chirurgical, le diagnostic devient clinico-radiologique et la chirurgie
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C. Chapron
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