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Après le témoignage de Jean-François Deffayet, conteur de Sixt, nous continuons notre enquête auprès des membres de la Guilde des Poètes féeriques de Savoie, pour savoir ce qu’ils conçoivent du merveilleux que peu ou prou ils pratiquent. Il s’agit d’une enquête anthropologique qui rejette toute théorisation a priori. Nous souhaitons être enfin empirique dans notre approche de la question, hors de tout dogme, de toute doctrine préétablie. Car sur cette question, la manie des définitions normatives ne s’est que trop répandue1.
Aujourd’hui, nous écouterons, ou lirons l’autrice de fantasy Florence Jouniaux, née en 1963 en Savoie, et habitant Thonon, où elle enseigne la littérature. Sa passion pour l’écriture s’est un jour révélée, sous la pression d’une lecture avide de classiques et d’écrivains de l’imaginaire, et, prolifique et inspirée, elle s’est rendue l’autrice de trente-huit romans, d’un recueil de poésie et de six contes. On retiendra notamment deux sagas de fantasy, L’Héritière du don et Les Sept Pierres de vie, ainsi que deux contes de Noël, Quand le Père Fouettard s’en mêle… et L’Incroyable Noël d’Aylin. Voici son témoignage :
Le merveilleux dans l’œuvre de Florence Jouniaux
Interrogeons-nous sur la notion de merveilleux, un terme qui nous fait immédiatement penser aux contes de notre enfance, où surgissent des êtres magiques, bons ou mauvais, telles les fées ou les sorcières, mais aussi les monstres en tous genres, comme les ogres ou les démons, récurrents dans la littérature.
Porté à l’animisme, l’homme a d’abord prêté une âme aux éléments. Mieux, ayant besoin de rêver et/ou de se rassurer sur les événements inexplicables, il a même fantasmé sur l’existence d’instances supérieures, les divinités, vivant dans un monde lui aussi supérieur, si l’on pense à l’Olympe chez les Grecs. Mais pour faire bonne mesure et parce qu’il aime avoir peur, il a également créé son pendant souterrain : les Enfers, avec Cerbère, le chien tricéphale et bien d’autres créatures comme les Gorgones. Nous retrouvons d’ailleurs cet aspect dans les diverses religions, Dieu et ses anges, le Diable et ses démons dans la religion catholique.
Ces créatures, nées de l’imaginaire des conteurs depuis l’antiquité, ont donc un caractère fantastique, puisqu’elles interviennent dans un monde souvent identifiable, dans le temps ou l’espace, tel le cyclope Polyphème qui réside dans une caverne de Sicile, ou Zeus siégeant sur l’Olympe, chez les Grecs.
De façon plus générale, le merveilleux a un caractère surnaturel, donc inexplicable, étonnant, et appartient au monde de la magie, avec toutes ses créatures, qu’elles soient humaines ou animales.
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Ainsi, dans mes deux trilogies de Fantasy, on constate que toutes ces caractéristiques sont bien présentes.
Les Sorcières blanches du préquel des 7 Pierres de Vie, L’Antique Bataille, sont au cœur de l’intrigue et sont capables de fabriquer des artefacts avec les quatre éléments, chacune ayant un don particulier. Elles ont des mages pour alliés, dotés de pouvoirs eux aussi, pour lutter contre les forces du Mal, représentée par une Sorcière noire, La Reine de la Nuit, Ashkasha, et ses séides : des mages noirs qui créent dans leurs domaines souterrains des créatures hybrides monstrueuses, gnomes difformes, mais aussi des Trolls Noirs, des skonks, des molosses tricéphales, des insectes géants au dard mortel (clopordiens), dont des arachnides (épeiras).
Dans Les 7 Pierres de Vie, ce sont les Mages de l’Académie de magie (remplaçant la sororité des Sorcières blanches, disparues depuis longtemps, à l’exception de la sorcière de la Forêt-sans-nom) qui reprennent la lutte. Cependant, au royaume du Levant, des femmes appelées « diseuses » ont également des pouvoirs de voyance et sont d’éminentes guerrières. C’est grâce à l’une d’elles, Shanti, que la Princesse Linéa de Grande-Île va pouvoir terminer son initiation, commencée exceptionnellement à l’Académie de la magie, où normalement, seuls des garçons peuvent s’inscrire. Mais, rassurez-vous, l’arrivée de Linéa vient bouleverser ces traditions sexistes.
À la différence du bestiaire utilisé par La Fontaine, qui imagine des animaux capables de parler pour incarner les vices et les vertus humaines, ceux de mes trilogies ne communiquent que par télépathie : ainsi Grand Loup Gris avec Alana, dans L’Héritière du don, tout comme les loups que rencontre Martin, dans Les 7 Pierres de Vie. L’empathie de certains humains avec les animaux est donc une constante de mon univers.
En revanche, dans mon conte fantastique, L’incroyable Noël d’Aylin, j’ai créé des créatures hybrides – des humains se transformant en dragons et en aigles – dotées d’un langage verbal.
En outre, la nature elle-même s’anime dans Les 7 Pierres de Vie : les arbres de la Forêt sans-nom semblent pourvus d’une vie et d’une volonté propres ; les Géants pétrifiés par la Reine de la Nuit (voir L’antique Bataille) peuvent être « réveillés » par des incantations magiques spécifiques, communiquer et même se mettre en mouvement, tout en gardant leur forme minérale, ce qu’expérimente le héros des 7 Pierres de Vie dans le tome 3.
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Mais revenons plus spécifiquement à l’inexplicable, l’exceptionnel, à la MAGIE, chez mes personnages. Quels sont leurs pouvoirs, précisément, et d’où les tirent-ils ?
Dans L’Héritière du don, comme ce titre l’indique, Alana hérite d’un don extraordinaire à sa naissance : le croissant de lune sur son mollet en est le signe. Mais elle ne le découvre vraiment que lorsqu’elle doit s’enfuir avec Cadmia, la guérisseuse de son village, au cours d’un long périple jusqu’à l’extrême nord du royaume, où se trouve la Communauté des Sages, sa destination finale. Les dangers qu’elle doit affronter lui font vraiment prendre conscience de sa capacité à communiquer avec les animaux – et notamment avec un loup, chef de meute –, mais aussi d’influencer les gens en pénétrant dans leur tête. Enfin et surtout, elle parvient à se transférer dans l’esprit d’un oiseau et cette sensation de liberté est absolument magique. Ce don lui permet d’aller survoler son village et de revoir ses parents qui lui manquent tant, mais aussi, alors qu’elle est prisonnière, de donner à Cadmia des indications pour venir la libérer. Plus tard, après son initiation à la Communauté des Sages, elle va mettre ce don au service du roi (deuxième partie du tome 2 et tome 3.) Elle survolera par exemple le royaume des Barbares pour connaître la position de leurs troupes.
Dans les 7 Pierres de Vie, mon héros, tout comme les autres mages, a également un don de transfert dans un animal totem ou lige.
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De façon générale, dans mes deux trilogies, les mages de tous les Royaumes et les Sages, ont chacun un pouvoir – ou, pour le moins, une compétence spécifique –, associé à un courage admirable, une intelligence et un savoir immense, puisé dans l’incontournable grimoire, transmis de génération en génération, écrit en langue des Anciens ; un grimoire qui peut comporter des informations dangereuses (et même être utilisé à des fins démoniaques, comme c’est le cas dans ma nouvelle fantastique Le Grimoire d’Halloween).
À ces qualités, s’ajoute une propension à l’inventivité. Dans L’Héritière du don, un ancien Sage crée des créatures hybrides – mais cette création est éthiquement mal perçue, au point qu’il est exilé et déchu de son statut – ; un autre invente le « captran », une boule de voyance qui permet de voir, mais aussi de communiquer à distance. Dans Les 7 Pierres de Vie, un mage fabrique, entre autres, les ancêtres des raquettes et un répulsif contre les insectes.
Outre la télépathie, ils maîtrisent un pouvoir propre à chacun, comme la télékinésie ou le don de double-vue… Fait notable, lls consacrent leur existence à enseigner à leurs apprentis : Alana dans L’Héritière du don, les Sages s’étant retirés du monde ; dans Les 7 Pierres de Vie, il s’agit de jeunes garçons, puis de Linéa. De surcroît, dans cette deuxième trilogie devenue tétralogie, ils sont capables de léviter, de créer et lancer des boules de feu ou de glace : pour défendre les royaumes, ce sont des mages guerriers quand il le faut, et l’on assiste à une grande bataille à la fin du tome 3, entre les forces du Mal et les forces du Bien, auxquelles s’est associé le peuple des Arbres, non sans réticence, car ils n’aspirent qu’à la paix. D’une grande beauté et d’une agilité hors-norme, à l’instar des Elfes, ils sont les héritiers des dragons et possèdent un langage et des coutumes qui leur sont propres.
Dans cette communauté idéale qui vit à l’écart et où tout n’est qu’ordre et harmonie, se trouve le Dormeur, interprète des rêves et conseiller de la Première, la Reine Heina.
De même, j’ai créé un monde parallèle dans mon conte mythologique, Le Voleur de nuages, où ma jeune héroïne est transportée grâce à Morphée, car il s’agit du monde des rêves où tout est possible ! Là, elle découvre des créatures magiques qui vivent en paix, et survole ces contrées oniriques sur le nuage du petit-fils d’Éole, qui se cache ici, pour échapper à son grand-père et à Zeus, qui veut le garder enfermé sur son île.
Enfin, j’ai repris ce motif fantastique du monde parallèle dans L’incroyable Noël d’Aylin, où l’adolescente est happée dans un vortex qui la transporte magiquement sur ces terres inconnues. Là, elle est émerveillée par la métamorphose des êtres humains en dragons ou en aigles majestueux. Mais dans cet univers, ce sont les passions humaines qui conduisent à des guerres, et Aylin est confrontée à cette réalité. Serait-ce pour ramener la paix qu’elle a été envoyée là par la magie de Noël ?
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En conclusion, le merveilleux est omniprésent dans mon œuvre. Que ce soit par l’utilisation du fantastique ou dans mes mondes de Fantasy, la magie intervient sous diverses formes, créatures et peuples nés de mon imaginaire avec un langage propre, pouvoirs extraordinaires, intervention du surnaturel, suscitant l’étonnement et l’émerveillement.
Florence Jouniaux, avril 2025.
On notera l’importance, pour Florence Jouniaux, de la référence aux anciennes croyances, mythologiques ou bibliques : elles servent de référence dans la création imaginative. Par son allusion au fantastique, elle laisse entendre que le merveilleux tel qu’elle le conçoit se situe en dehors des lieux connus. La conclusion de son exposé est également remarquable : il s’agit de répondre au désir de s’étonner et de s’émerveiller. Le merveilleux est donc perçu comme un plaisir, et nous émettrons l’hypothèse que, des anciennes croyances, Florence Jouniaux conserve avant tout cette dimension, sans qu’une philosophie mystique sous-jacente soit impliquée. Le plaisir de la fiction dont se plaignaient les Pères de l’Église est ici revendiqué : l’imaginaire est d’abord, en soi, un jeu d’agrément. Il offre des possibilités aux personnages des récits que ne connaissent pas les êtres humains ordinaires : on remarquera, en particulier, un lien de nature psychique avec l’animal, et plus globalement la capacité de l’esprit à ne pas rester dans le corps, et à intégrer d’autres corps, d’autres êtres, d’autres objets. D’une certaine façon, le pouvoir sur les éléments semble y faire écho : l’âme des magiciens pénètre l’air, le feu, l’eau, la terre. Le thème des monstres hybrides entre curieusement en résonnance avec L’Île du docteur Moreau de H. G. Wells, c’est à dire à une forme de science-fiction extérieurement assimilée à la magie noire. Enfin plusieurs récits évoquent un monde parallèle, dans lequel la magie est naturelle – et, de nouveau, elle est d’abord faite de fusions entre l’homme et l’animal, de l’abolition de la frontière entre les espèces par voie, notamment, de métamorphose. C’est donc avant tout ce qui émeut comme rêve et désir que Florence Jouniaux semble assimiler au merveilleux. Qu’elle soit remerciée pour ce remarquable témoignage.
Note :
1. Sous couvert d’objectivité, chacun tend à dire ce qu’il approuve ou non dans le merveilleux – et prétend le limiter dans sa portée, en l’obligeant à être ceci ou cela. Les religieux et sectaires veulent le contraindre à communiquer les vérités spirituelles dont ils se pensent les dépositaires, les philosophes rationalistes veulent soit qu’il se soumette au régime de l’hypothèse scientifique, comme dans la science-fiction, soit qu’il se confesse fallacieux, irréel, en dehors du temps et de l’espace, comme dans la fantasy. On a appliqué la seconde grille de lecture à J. R. R. Tolkien, qui pourtant la démentait ; son univers était bien situé dans le lointain passé européen. Quelles que soient leurs limites, les auteurs savent globalement ce qu’ils font, et ce qu’ils ont voulu faire.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Rémi Mogenet (14 avril 2025). Le merveilleux selon Florence Jouniaux, autrice de récits de fantasy : la suite d’une enquête anthropologique. Lettres du mont-Blanc. Consulté le 21 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13qyb
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